Barbara McCullough

1945, Etats-Unis; vit et travaille à Los Angeles


En 2014, Senga Nengudi réagit au décès de Michael Brown, jeune noir de 18 ans abattu par la police à Ferguson, Missouri, en évoquant l’improvisation nécessaire, chaque jour, à une personne noire pour exister dans la société américaine : « Lorsque nous sommes descendu·e·s des bateaux, l’improvisation est devenue un outil de survie : agir dans le moment, trouver des solutions nouvelles; vivre. Cette tradition traverse le Jazz, (…) l’ajustement constant que demande un environnement hostile (…) Être noir·e en Amérique demeure un événement politique. »
Cinquante ans auparavant, en 1965, au lendemain de la rébellion de Watts - 6 jours de fureur contre l’oppression économique et le racisme policier dans ce quartier de Los Angeles - S. Nengudi regarde passer les gardes nationaux qui affluent vers les rues encore fumantes. Le bilan est lourd : 34 morts, plus de 1000 blessé·e·s, plus de 3000 arrestations, un quartier aux habitations et commerces ravagés - et une prise de conscience cinglante qui va façonner des générations d’artistes, d’intellectuel·le·s et d’activistes comme seule la Renaissance de Harlem l’avait fait auparavant. En 1965, S. Nengudi est tout juste diplômée de la California State University où elle a étudié l’art et la danse. Elle enseigne au Watts Towers Arts Center dirigé par Noah Purifoy et regarde déjà les possibilités émancipatrices et réparatrices offertes par les contacts entre performance, sculpture, assemblage et rituels. Comme tous les artistes affilié·e·s à Watts dont Barbara McCullough, avec qui elle collaborera, elle cherche un langage artistique adapté au contexte social, politique et esthétique. Souhaitant rompre avec l’Occident, elle part même au Japon, mais c’est bien à L.A., au milieu 1970, qu’elle va trouver son propre vocabulaire artistique. Aux côtés de B. McCullough, Maren Hassinger, Franklin Parker, Houston Conwill, Ulysses Jenkins, et plus occasionnellement de David Hammons et d’autres, il·elle·s forment le collectif Studio Z. Intéressé·e·s par le jazz, l’improvisation, la danse, et rassemblé·e·s par l’envie d’interactions performatives avec leurs pratiques il·elle·s collaborent et expérimentent avec des matériaux négligés et des espaces oubliés. L’expérience de la grossesse est un autre facteur important pour S. Nengudi, qui commence à utiliser des paires de collants usagés dans ses installations en 1974. Reflétant l'élasticité du corps et la résilience de la condition féminine, elle les étire à la limite de la rupture, les remplit de sable et crée des faisceaux de lignes et de protubérances, où la temporalité des matières naturelles met en tension la finesse de la membrane synthétique. Loin de toute neutralité, cet objet qui accompagne l’entrée des femmes dans le monde du travail, permet aussi de changer de couleur de peau et demeure pour S. Nengudi, un carcan patriarcal. Si, à l'image de Revery-R, elles sont présentées ici en qualité de sculptures, ces œuvres constituent également une invitation à l'action. En 1977, S. Nengudi débute cette série sous le titre R.S.V.P (Répondez S’il Vous Plaît), un requête priant un·e collaborateur·trice, la plupart du temps M. Hassinger, de danser avec les œuvres. En résulte un mouvement entre lutte et célébration où les formes résistent, s'allongent, conjurent et convoquent tour à tour les cadres, la servitude, la violence, le sexe, la sensualité, la peau, les organes et la fertilité.
Dans cette période d’émancipation, il faut rappeler que l’égalité de genre est souvent omise du débat sur les droits civiques. À ce titre, B. McCullough qui avait toujours été attirée par la danse et la performance, choisit un parcours qu’elle pense plus adapté à sa situation de mère de deux enfants et d’étudiante. Adoptant la photographie et le film, elle deviendra une des figures centrale de la « L.A. Rebellion », mouvement de jeunes cinéastes noir·e·s émanant de l’université de UCLA. Le film Water ritual #1: an urban rite of purification (1979), qu’elle réalise en 16mm, est une collaboration avec la performeuse Yolanda Vidato sur la façon dont les femmes noires se débattent pour maintenir leur espace spirituel et psychologique à travers des actes d’improvisation symboliques. Tourné dans un secteur de Watts vidé pour faire place à un projet d’autoroute ensuite abandonné, il est difficile d’imaginer que l’action puisse se tenir en plein Los Angeles, dans une temporalité contemporaine. La performeuse Y. Vidato déambule, entre en contact avec la terre. Prenant progressivement possession de l’espace et de son corps, nue, elle finit par uriner au milieu des ruines. B. McCullough inscrit ainsi la performeuse dans une généalogie de figures cosmologiques africaines en lien avec l’eau et suggère que le liquide opère comme une purification symbolique de l’environnement, putride et oppressant.
Le rituel est aussi l’objet de la vidéo Shopping bag spirits and freeway fetishes (1981). On y voit S. Nengudi et quelques images de sa performance mythique Ceremony for Freeway Fets (1978). La caméra de B. McCullough n’ayant pas fonctionné, ce sont les photographies de Roderick "Quaku" Young qui s’insèrent dans le montage. Performée par S. Nengudi et des artistes affiliés à Studio Z, cette cérémonie, toute en danse, costumes et musique improvisées, se tient sous un pont d’autoroute dans un quartier majoritairement peuplé par des communautés amérindiennes et latines, sorte de non-espace à la végétation éparse. Souhaitant que l’œuvre possède un pouvoir proche des « fétiches africains », S. Nengudi convoque ses sculptures en nylon comme des objets rituels. Elle les place sur les colonnes soutenant l’autoroute, les fait porter par les performeur·euse·s, leurs formes et énergies évoquant des genres différenciés. D. Hammons et M. Hassinger jouent quant à eux le rôle d’esprits féminins et masculins emmené·e·s par S. Nengudi, masquée et possédée par un esprit unificateur de forces contraires.

Shopping Bag Spirits and Freeway Fetishes: Reflections on Ritual Space, 1981

Frac Bretagne

Vidéo (extrait de 8 min)

Courtesy de l’artiste


Water ritual #1: an urban rite of purification, 1979

Frac Bretagne

Film 35mm transféré en vidéo (6 min)

Courtesy de l’artiste