Lettre d'intention

Pour débuter l’année 2018 nous avons adressé aux artistes et aux partenaires de la biennale une note d’intention sous la forme d’une lettre. Ce texte, expliquant le contexte et les références dans lesquels s’enracinent notre projet “À Cris Ouverts”, s’inscrivait dans la continuité de nombreuses discussions initiées avec des artistes, des auteurs et des amis. En tentant intuitivement de repousser le plus longtemps possible le moment de solidification d’idées en propos curatorial , nous souhaitions habiter un espace de réflexion partagé en amont des questions de typologie d’expositions. Il fallait partir des œuvres, des perspectives des artistes, leurs désirs et intérêts à venir. Nous avons une grande considération pour les artistes qui opèrent dans les cassures rythmiques et les fissures de nos systèmes. Il est évident qu’en entrant en dialogue avec des artistes dont les œuvres agissent au coeur des cadres et de l’ordre établi, qui bousculent la normativité et les conventions, nous devions nous même commencer par penser de façon critique aux règles et méthodologies qui régissent notre monde professionnel. En réponse, nous tentons de penser l’approche et le langage qui sera celui de cette biennale en dialogue avec ses participants. Nous avons ainsi, lors de deux jours de rencontres les 28 et 29 mars, réunit les artistes, penseurs, partenaires qui prennent part au projet pour proposer un moment de partage et de discussions, de suspension, sans public. Les échanges, dépassant le seul contexte de la biennale, en ont ouvert les potentialités, à l’intersection des domaines de l’esthétique, de l’économie, de l’écologie et des études critiques sur le genre, les questions raciales et animales.


Les Ateliers de Rennes - Biennale d’Art Contemporain ont été initiés il y a dix ans avec l’envie de penser les liens entre l’art et l’économie au travers de pratiques artistiques. Aux côtés de nombreux artistes, les éditions précédentes ont ouvert la voie et contribué non seulement à formuler les problématiques naissant de cette intersection, mais aussi à en élargir les contours. Nous permettant ainsi, dès le départ, de penser avec les artistes en tentant de se placer au-delà de la vision dominante - orthodoxe - de l’économie, qui informe et déforme encore très largement aujourd’hui la manière dont notre civilisation envisage le monde.

Après tout, le mot « économie » partage son préfixe avec « écologie ». Il provient du grec « oikos » qui signifie le management, la maintenance et la durabilité d’une unité familiale étendue qui englobait à l’époque la maison, la famille, les terres, les animaux, et d’une manière générale, toutes les possessions (y compris les esclaves). Ainsi, ce préfixe nous invite autant à considérer nos espaces d’habitation (la chaleur et le confort de la maison) que les structures sociales qui ordonnent et différencient les hiérarchies de pouvoir, de race, de classe et de genre. Où les enfants, le travail, la nourriture, le sol et la distribution de l’énergie sont également des éléments composant ce même système construit et opérationnel. « Éco » nous amène donc à penser nos modes de vie et la façon dont la gestion de nos ressources impacte notre reproduction et notre survie. Plus que tout, il s’agit de considérer les logiques de production de valeur, sa représentation, matérialité, et construction idéologique - sans oublier la peur provoquée par l’idée de sa perte, de sa distorsion, voir de sa croissance abstraite.

2017 a été une année étrange, brutale d’un point de vue politique, mais paradoxalement l’année la plus prospère de l’histoire récente selon les indicateurs économiques. La destruction de notre environnement immédiat, quant à elle, continue d'alimenter un sentiment d’anxiété général déjà palpable. L’évocation de nouvelles routines et conventions nous demande de mettre à jour (au risque de reproduire) les répressions de notre système. Les contradictions nourries par l’évocation du changement sont complexes et stupéfiantes, alors même que de grandes transitions s’annoncent. D’autant que ces transitions, bien loin d’être uniquement optimistes, sont prescrites face au caractère impitoyable de la finance, des inégalités et des conflits. Elles font l'objet de diagnostics répétés - sans solution ni mesure - qui ne génèrent guère plus que des vagues de déni. Un peu partout cependant, une multiplicité de présences ouvre et active de nouvelles voies, par dissonances, contestations et ruptures de sens produites par l’étreinte de l’inconnu.

Nous voilà donc, à penser des « transitions » fondamentalement ancrées dans notre anxiété, et leur ouverture possible par l’articulation poétique d’un titre indiscipliné et intraduisible qui s’entend différemment qu’il ne s’écrit (« à cris ouverts », « à crise ou-vert / vers »). À cette fin, la biennale souhaite réunir des œuvres et des artistes qui façonnent d’autres manières d’habiter le monde et d’imaginer l’être-collectif. Le titre, par ailleurs, nous rappelle au passage que les glissements de sens et de sons qui surgissent dans le langage peuvent refléter le monde à venir.

Les artistes présentés dans les expositions de la biennale interrogent et tendent à se positionner au-delà d’une vision du monde marquée par une domestication généralisée . Ils délaissent la vision dominante selon laquelle la subordination et le contrôle d’autres subjectivités humaines, non-humaines ou post-humaines s’est imposée comme le seul modèle d’extraction et de maintenance de la valeur, et donc, d’habitation du monde social et naturel. À travers cette biennale, nous souhaitons rassembler des artistes qui improvisent l’alternative au cœur de l’enchevêtrement des choses, qui agissent dans les intersections et les fissures des systèmes, façonnent des valeurs nécessairement transitoires, radicalisent l’enchantement et pratiquent la non-conformité. À bien des égards, ces artistes interrogent la possibilité de vivre à travers des trajectoires transformatives et fugitives - questions et propositions qui en retour, ne peuvent être abordées qu’avec humilité.

Il y a à peine dix ans, avant la Grande Récession et son impact sur la zone euro, nous aurions souri avec ironie en lisant une publicité sous-entendant « la valeur c’est nous ». Aujourd’hui, cette valeur, dans le travail des artistes invités, émerge à travers des tentatives d’alternatives et de déplacements (à la fois sombres et insouciantes) ouvrant des espaces et des moments de résistance. Reposant sur des frontières mouvantes, ces espaces ne se limitent pas à des imaginaires de survie. Ils dessinent des mondes qui se réalisent en relations, et où les actions peuvent tout à la fois être calmes, imprévisibles, désordonnées ou discrètes - mais toujours dénuées de violence recherchée ou de mimétisme d’appartenance. Par leurs tentatives, les artistes perturbent les logiques d’invisibilité qui organisent notre expérience sociale et matérielle du rebut, du non recyclable et de l’ingouvernable.

Ces espaces ou ces temps de résistance suggèrent d’autres modalités d'existence générant des esthétiques singulières et des imaginaires attentionnés. Furtifs mais bien présents, ils dessinent des trajectoires fuyantes au lieu de battre en retraite. Au 19e siècle, on les aurait immédiatement identifiés dans un conte pour enfant. Ces modes ou formulations, qui jouissent d'existences damnées, tendent les bras et célèbrent l'imprévu tout en sillonnant l'impermanence de ce qui se prétend bien arrêté. Le mot anglais « wildness » [sauvage, fureur, aspect non domestiqué] a été récemment proposé comme un outil critique visant à les désigner. Et bien que ce soit justement dans le refus de la définition que ces modes d’existence performent leurs identités, il s'agit bien (une fois l'étymologie décolonisée) d'évoquer « tout ce qui réside au delà des logiques actuelles de régulation ».

Si ces modes alternatifs d'existence peuvent apparaitre dans l'excès et le désordre d'espaces opaques, non soumis à règlementation, ils se manifestent également dans les actions quotidiennes de refus et d'attention qui viennent troubler doucement et silencieusement les mécanismes de l'hégémonie. Ils émergent dans les glissements entre langage et expérience, différence et ressemblance, nous jetant parfois un regard nous « donnant la sensation d’un monde plus vaste ». Cet ailleurs « non-réglementé » se dérobe à nos grammaires. Il se tient à l'écart des cadres et des discours produits à l'école des appropriations capitalistes, pour s'incarner dans « un mouvement, entre différents modes d'existence et d'appartenance, et vers d'autres économies du don, du prélèvement, de l'être avec et pour ».