Art et économie dans Ce qui vient (2010)

Par Dominique Abensour, critique d’art, commissaire d’exposition, enseignante à l’École supérieure d’Art de Rennes.

La deuxième édition des Ateliers de Rennes, confiée à Raphaële Jeune, pose une question cruciale : Comment penser l’avenir ?
Les grandes crises, économiques, environnementales et sociétales, que le monde traverse depuis 2008, rendent

« plus urgente encore cette problématique − dit la commissaire − et sur fond d’incertitude face à l’évolution des équilibres fondamentaux de la planète, artistes, théoriciens et acteurs économiques ont chacun leur place dans de nouveaux paradigmes. »

Raphaële Jeune1 réaffirme son parti pris, le choix de l’échange entre art et entreprise, de l’hétérogénéité et de la pluridisciplinarité.

« Ce qui vient se veut un espace de création artistique avant tout, mais aussi un espace de réflexion et de parole. »

Il s’agit là de construire « un espace fondamentalement politique » qui permet de confronter les points de vue et

« de rendre palpable, la dimension profonde et multiple de notre relation à demain. »

L’ouvrage Ce qui vient, publié à l’occasion de cette biennale, est composé de quatre opuscules et d’un album iconographique qui documente les œuvres exposées des quarante-sept artistes invités. Cette publication témoigne des réflexions et des expériences, dont celles des SouRCEs, menées pour la biennale, à travers la contribution de penseurs, philosophes, anthropologues, sociologues, poètes et l’intervention d’artistes sous forme d’entretiens. (Les presses du réel, Paris 2010)

La réflexion de Raphaële Jeune2 s’articule sur une déclinaison de l’expression ce qui vient. Elle pense que notre relation à l’avenir se construit sur une tension entre ce qui vient à nous et ce qui vient de nous. L’inconnu de ce qui vient nous incite à profiler l’avenir, à le prévoir, à l’anticiper en élaborant des stratégies prometteuses qui nous donnent des horizons. Ce qui vient de nous s’attache à nos décisions, nos actes et leurs processus qui contribuent à construire l’avenir. Entre les deux, se trouvent les formes d’évolution, de progression, de développement à interroger (ce qui devient) mais aussi celles de ce qui survient, l’événement qui rompt le cours des choses, la crise, la catastrophe, le désastre à prendre en considération.
L’emploi répété du « nous », pluriel de modestie dans les textes scientifiques et universitaires, est ici le pluriel d’un pouvoir collectif, nous sommes tous concernés et mobilisés en tant qu’acteurs de l’avenir.

« Tout système, toute communauté, tout individu interagit avec l’avenir (…) face auquel il détient la capacité d’agir mais dont il ou elle ne peut savoir quelle sera sa réalité. »3

Art et économie face à ce qui vient

Les questions abordées par la biennale sont clairement énoncées par la commissaire de la biennale.

« Comment se forment les désirs d’avenir dans un monde dominé par l’économie ? Qui préside à l’interprétation du présent et à la préfiguration d’un futur désirable ? Quels moyens sont utilisés par les acteurs économiques pour y parvenir ? Comment envisager les notions de progrès et de croissance aujourd’hui ? Quels sont les enjeux de l’innovation ? Où se situent les espaces de liberté face à ce qui vient ? L’art en est-il un ? »4

Les œuvres et les démarches des artistes invités

« interrogent tant les formes que nous donnons à l’avenir et les outils que nous forgeons pour le penser (…), que les processus de décision qui y répondent (…). »5

Les moyens de l’art sont particulièrement propices à la matérialisation des idées. Les œuvres, envisagées par les artistes comme des outils de projection, peuvent donner forme et consistance à des questionnements sur l’avenir incertain ou à des utopies, négatives ou réalisables. La position des artistes est fondamentalement prospective. Ainsi − pour citer quelques artistes de la biennale − l’architecture de demain est anticipée par Yona Friedman6 qui intègre l’imprévisibilité des comportements des futurs usagers tandis que la ville numérique de l’avenir, une maquette construite par Reynald Drouhin7 , s’avère déshumanisée par le progrès et l’épuisement des ressources.
Les phénomènes de perception intéressent plus que jamais les artistes. Laurent Duthion8 puise dans la chimie moléculaire pour concevoir des aliments inexistants sur la planète, nous invitant à faire l’expérience d’une confrontation avec l’inconnu de demain en les dégustant ; Berdaguer & Péjus9 cherchent à restituer de manière sensible le trouble de la perception temporelle en travaillant sur des molécules qui accélèrent ou ralentissent la perception du temps, l’addition des deux provoquant une perception réelle du temps.

En s’appropriant des scénarios prospectifs, certains artistes s’emparent des pratiques spéculatives et en particulier des produits dérivés climatiques. Goldin + Senneby10 inventent un outil, La Température de la spéculation, capable de mesurer une température financière. Julien Prévieux11 , qui envisage l’avenir sous l’angle du risque, explique que

« pour éviter le risque ou le quantifier, il faut rédiger un ensemble de scénarios, établir des modèles, définir des risques émergents. »

L’artiste s’intéresse à la traduction statistique des possibilités de catastrophes propres au XXIe siècle, des modélisations encore peu renseignées qui relèvent de scénarios imaginaires créés par et pour les assureurs et les réassureurs.

« L’art espace de liberté, d’expérimentation, lieu d’émergence des possibles, ouvre des régimes alternatifs »

dit Raphaële Jeune12. Les artistes agissent, ils activent la pensée, la volonté, créent des espaces temps expérimentaux, opposent des formes de résistance aux formes d’aliénation économique, politique et sociale, génèrent des formes inédites d’autonomie artistiques, politiques et économiques et produisent des situations (fictives) de passage à l’acte.

« L’implication des opérateurs artistiques dans un partage en réseau des problèmes permet de convertir les situations de problèmes en problèmes ressources. L’art a une capacité de formuler le brouillon de ce qui serait préférable. »

Cette réflexion, de François Deck13 , est issue d’un texte, Brouillon général !, dont le titre est emprunté au projet encyclopédique de Novalis paru en 2000. François Deck en adopte la forme fragmentaire - un ensemble de notes et de réflexions qui multiplie les savoirs et ignore la classification disciplinaire et la poétique du brouillon pour rendre compte de la diversité et de la complexité de la situation induite par la crise globale en cours.


  1. Raphaële Jeune, « Penser l’avenir », guide de l’exposition Ce qui vient, p. 9 

  2. Raphaële Jeune, « Question de sens de ce qui vient à nous à ce qui vient de nous », Opuscule 1/4. Ce qui vient à nous, Les presses du réel, Paris 2010, p. 2 

  3. Raphaële Jeune, ibid. 

  4. Raphaële Jeune, « Penser l’avenir », op. cit. p. 9 

  5. Raphaële Jeune, « Penser l’avenir », op. cit. p. 9 

  6. Yona Friedman, notice du guide de l’exposition, p. 35 

  7. Reynald Drouhin, ibid. p. 20 

  8. Laurent Duthion, ibid. p. 21 

  9. Christophe Berdaguer & Marie Péjus, entretien avec Elie During, « Prototype présent », Opuscule 2/4. Ce qui vient devient, ce qui revient, op.cit. p. 54 

  10. Goldin + Senneby, notice du guide de l’exposition, p. 33 

  11. Julien Prévieux, « Le futur et ses risques », entretien avec Arthur Carpentier, statisticien économiste, Opuscule 3/4. Ce qui survient, op.cit. p. 98 

  12. Raphaële Jeune, « Question de sens de ce qui vient à nous à ce qui vient de nous », Opuscule 1/4 op. cit. p. 2 

  13. François Deck, « Brouillon général ! », Opuscule 2/4. Ce qui devient, op.cit. p. 74